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Teren Hir
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Date d'inscription : 05/02/2015
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Le Rabot - nouvelle

le Sam 11 Aoû 2018 - 9:05
Immobile, Le Rabot avait attendu le cessez-le-feu durant des heures.
Lorsque le calme s'installa enfin, il put observer de sa hauteur le massacre qui s'étendait à ses pieds.
La terre était retournée, crevée de toute part par des gouffres dont le fond semblait inatteignable.
Partout, ce n'étaient que chaos et désordre. Mais ce qui l'effraya le plus, ce fut le silence sourd qui recouvrait la scène. Seul le vent sifflait encore ; le bruit des larmes s'était tu.
L'odeur de mort et la chaleur se dégageant des corps qui avaient sués étaient insoutenables. L'air était lourd, presque irrespirable, et seul un crachin rafraîchissait à peine l'atmosphère. Le Rabot étendit à grandes peines ses branches vers sa gauche, où s'était tenu Olivier, mais en vain : il était le dernier debout.
S'il fut autrefois grand, fier, arborant un feuillage dense et fleurissant parfois, son écorce calcinée lui donnait à présent l'allure d'un ramoneur.
Sa cime dégarnie rappelait son âge, l'hiver l'avait dévêtu de son habit mauve et la faim, la soif avaient creusé ses joues.
Il était tordu, lui qui avait toujours été droit et sûr, supportant le poids des ans sans plier. Son corps avait été mutilé, et conservait les traces de violence de quelques animaux.
Il était tordu, épuisé, son tronc lacéré. Il avait entendu le sifflement des balles qui le frôlaient, les cris de ceux qui n'avaient pas eu cette chance.
Ses plaies le faisaient tant souffrir… il se sentait déjà loin, détaché. Il s'essoufflait. Seules ses racines le tenaient et l'attachaient encore à ce monde. Lentement, il se vidait.
Il observa une dernière fois le paysage battu, foulé et enfoncé de mille pas, la terre recouverte de corps refroidis et d'éclats de métal.
Sa sève dégoulina encore un peu et, enfin, la dernière goutte coula.
Alors, le dernier être vivant à avoir observé ce panorama d'horreur mourut, ne laissant derrière lui qu'une carcasse raide et sèche, dont la terre avait avalé jusqu'à la dernière goutte de sève, le vent emportant son dernier soupir. Alors le silence fut total. Et il ne resta dans ce champ en bataille que le fantôme du Rabot, la brume laissant apercevoir la silhouette de son cadavre calciné, les branches sèches et le tronc décharné.

Teren Hir
13 octobre 2017
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